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visages village_AffVisages villages

De Agnès Varda, JR

Avec Jean-Luc Godard, JR, Laurent Levesque

Documentaire / France / 2017 / 1h29
La cinéaste Agnès Varda et le photographe JR décident de sillonner les routes de France à bord de la camionnette-studio de JR. Leur but ? Aller à la rencontre des gens, leur parler, les photographier, développer les photos et les afficher en grand dans leurs propres lieux. JR et Varda croisent des ouvriers, des agriculteurs, une vendeuse. Agnès Varda AV voudrait également que JR montre enfin ses yeux, toujours dissimulés derrière des lunettes noires, comme ceux de Godard dans le court-métrage burlesque de «Cléo de Cinq à sept»…

Critique lors de la sortie en salle le 01/07/2017

Ce pourrait être un post-scriptum aux Plages d’Agnès (2008), superbe autobiographie, tout en inventions et bricolages, mais aussi aux Glaneurs et la Glaneuse (2000), documentaire à succès, jalonné de rencontres insolites. Comme dans ces films-là, Agnès Varda apparaît très souvent. La voilà de nouveau sur la route avec ses caméras, mais, cette fois, accompagnée par un coréalisateur et partenaire à l’image : le plasticien JR, connu mondialement pour coller ses immenses photographies sur des maisons, des ponts, des monuments. Principe de départ : l’octogénaire et le trentenaire débarquent dans des villes ou des villages français et conçoivent ensemble des installations pour rendre hommage à des gens du coin et pour faire surgir de la beauté dans des lieux familiers ou, au contraire, abandonnés. Les deux artistes, filmés comme les personnages d’une comédie à tandem, se charrient gentiment. Il ironise sur sa coupe au bol bicolore. Elle lui reproche de ne pas vouloir enlever son chapeau, et, surtout, ses lunettes noires. Rien de grave. Cette légèreté au bord de la futilité paraît d’abord fixer la limite de l’entreprise, d’autant que l’une des premières installations du duo laisse perplexe : les volontaires photographiés dans le camion de JR, une baguette de pain entre les dents, se retrouvent en posters sur les murs de leur commune… Par la suite, le film gagne en profondeur. Si JR semble le plus occupé des deux (il participe activement au collage des images géantes), Visages villages reste, avant tout, fidèle à la fantaisie créatrice et à l’esprit « marabout-bout de ficelle » qui court à travers l’oeuvre d’Agnès Varda — elle en a assuré le montage. Mais aussi à son féminisme : quand JR s’intéresse à des dockers sur le port du Havre, la cinéaste redirige son attention vers les épouses de ces messieurs.

Deux figures chères à la réalisatrice donnent d’ailleurs les plus beaux moments : l’installation, encore plus éphémère que les autres (pour cause de marée), sur le bunker d’une plage normande, d’un magnifique portrait, signé Varda en 1954, de feu Guy Bourdin (son ami, le grand photographe, qui habita là). Et l’étrange rendez-vous en Suisse avec Jean-Luc Godard, ancien « poteau » de la Nouvelle Vague. L’allure de JR et ses inamovibles lunettes rappellent à Varda la coquetterie, cinquante ans plus tôt, de JLG, qui devient ainsi un discret fil rouge du film, puis une ombre, presque un trou noir, dans les échanges entre les deux artistes.

Car, peu à peu, la différence d’âge apporte bien davantage qu’une cocasserie surjouée. Le temps qui passe et le temps qui reste deviennent des motifs récurrents. Il y a la réalité clinique des injections oculaires désormais nécessaires à la vision de la cinéaste — elle les rapproche du terrifiant plan d’oeil tranché dans Le Chien andalou, de Luis Buñuel. Il y a la mélancolie déchirante d’un vieil ouvrier interviewé dans son usine le tout dernier jour de sa vie professionnelle, et qui se sent comme « au bord d’une falaise ». Il y a ce vertige : Agnès Varda, 89 ans, à son aise dans un cimetière, plutôt pressée, dit-elle, que ce soit « fini » et, à la fois, de plain-pied avec son camarade de jeu, toute aux joies, indissociables chez elle, de vivre et de créer. — Louis Guichard

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blade runner-affBlade Runner 2049

De Denis Villeneuve

Avec Ryan Gosling, Harrison Ford, Jared Leto

Science fiction / Etats Unis / 2017 / 2h44

Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bioingénierie. L’officier K est un Blade Runner : il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard, un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies…

Critique lors de la sortie en salle le 07/10/2017

Il a donc fallu attendre trente-cinq ans pour voir un deuxième Blade Runner. Un laps de temps considérable, mais justifié par le fait que le film de Ridley Scott se suffisait à lui-même. La bonne nouvelle, c’est qu’il en va de même pour celui-ci. Tous ceux qui ont vu le premier ne pourront s’empêcher, bien sûr, de les comparer. Comment perpétuer l’univers de Blade Runner tout en développant sa propre vision ? Comment être fidèle tout en trahissant ? C’est un dilemme auquel a forcément été confronté Denis Villeneuve (Sicario, Premier Contact), l’auteur canadien ayant été fortement marqué dans son adolescence par le thriller futuriste de Ridley Scott, sorte de fondateur. Il est troublant de constater que l’héritage et la généalogie se retrouvent au cœur de l’intrigue.

Nous voici donc en 2049. Depuis le précédent opus, la société s’est encore plus rigidifiée et codifiée. Une nouvelle entreprise toute-puissante, la Wallace Corporation, dirigée par un démiurge aveugle (Jared Leto), a perfectionné l’élaboration des « réplicants », ces androïdes presque humains, parfois plus qu’humains. En attendant de savoir si ces nouveaux esclaves exceptionnels perdureront, certains anciens réplicants sont jugés dangereux. Chargé de les traquer et de les éliminer, l’officier d’élite K (Ryan Gosling) est un « blade runner » au service d’une force d’intervention spéciale. Le film débute par l’une de ses missions. Loup solitaire, il survole, dans son vaisseau, une colonie désertique et se pose près d’une ferme où l’on aperçoit, sur le toit d’une serre, une inscription en simili-cyrillique…

La tension s’installe. Et la contemplation, plus encore que l’action. C’est le défi un peu fou de ce Blade Runner 2049 : aller totalement à contre-courant des blockbusters actuels, de leur montage effréné et de leurs effets spectaculaires, en privilégiant le plan-séquence et la profondeur de champ. On est immergé, enraciné dans ce futur, de manière lente, hypnotique. Certaines zones post-apocalyptiques et la quête de l’officier K (allusion au Joseph K. du Procès de Kafka ?) font penser à Stalker, de Tarkovski. A un moment, K débarque dans une usine désaffectée. Un pouilleux illuminé et autoritaire y fait travailler des centaines d’enfants rasés, esclaves recyclant de la ferraille. K l’interroge puis s’arrête, inspecte le hangar, comme alerté par un sixième sens. Séquence pivot, qui dure, vire à la ronde fébrile autour d’un centre de gravité caché, enfoui littéralement : K se met soudain à creuser à mains nues dans le sable charbonneux et finit par déterrer quelque chose.

Cette découverte marque en profondeur le flic obéissant, qui mute dès lors en enquêteur dissident. Retrouver la trace de Rick Deckard (Harrison Ford), ancien blade runner disparu des radars, devient son obsession. La rencontre aura lieu, mais tardivement, dans la seconde moitié du film, où l’histoire tourne à l’affrontement guerrier, avec courses-poursuites dans l’espace. Entre-temps, Villeneuve nous plonge dans le monde futuriste d’un Los Angeles vertical, froid, cerné de brouillard et de neige. Une bulle de verre grise et bleutée, aux couleurs amorties, dans laquelle K évolue comme un somnambule, avec ou sans son « modèle plaisir », réplicante apparaissant et disparaissant de manière assez magique, comme un hologramme. Cette poupée sexuelle plus vraie que nature, moins superficielle que prévu, semble même éprouver des sentiments.

Retrouver un semblant d’amour, de mémoire, d’histoire, tel est l’enjeu de ce Blade Runner 2049. Un enjeu mélodramatique et intimiste, simple somme toute, presque trop. Autant 2049 captive par son inventivité plastique et architecturale, autant il s’avère un peu frustrant côté scénario, malgré quelques révélations retentissantes. Il perd en péripéties ce qu’il gagne en concentration, épousant le point de vue incertain de K. D’abord fermé, brutal, opaque, Ryan Gosling apporte une densité mystérieuse à son personnage, de plus en plus vulnérable. Le film tient de l’exploration intérieure, de la rêverie inquiète… Car le danger grandit : le pouvoir est entre les mains d’une sorte de secte transhumaniste, barricadée dans ses délires de renaissance de l’espèce, reléguant à la périphérie ceux qui meurent de faim.

Autant dire que l’ensemble mêlant cérémonie et démesure (au risque de l’enflure) n’est pas joyeux : solennel, très sombre, plongé dans la nuit ou baignant dans le crépuscule. La seule lumière éclatante, on la voit dans une scène de visite chez un oracle fort doux. Sinon, ce n’est qu’éclairage sépulcral, archives souterraines… Le périple agrège anticipation et archéologie — y compris cinématographique, Villeneuve glissant lui-même des hommages à des maîtres, de Stanley Kubrick au Fritz Lang de Metropolis. A ce dernier, on pense surtout dans le finale, impressionnant, combat titanesque sur fond de déluge. Belle allégorie d’un rêve qui se brise. — Jacques Morice

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logan lucky-affLogan Lucky

De Steven Soderbergh

Avec Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig

Comédie / Etats Unis / 2017 / 1h58

Deux frères pas très futés décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grosse course automobile de l’année. Pour réussir, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Le problème, c’est qu’il est en prison…

Critique lors de la sortie en salle le 24/10/2017

Il n’y a plus rien de vaniteux, enfin, dans le cinéma de ­Steven Soderbergh. Lui qui reste le plus jeune lauréat de la Palme d’or (obtenue à 26 ans, pour Sexe, mensonges et vidéo, en 1989) a souvent donné l’impression de dominer son sujet, presque trop. Ses grandes facilités laissaient un glacis de satisfaction cool sur des films enchaînés à toute vitesse. Après d’improbables adieux au cinéma, il y a quatre ans, et une reconversion remarquable dans la série (The Knick, avec Clive Owen, sur les débuts de la chirurgie), voici ­Soderbergh changé en mieux : toujours virtuose et joueur, mais avec l’empathie et l’élégance morale en plus.

Un signe évident de changement est la catégorie sociale des héros de ce nouveau film de braquage. Fini les gangsters en costume cintré de Las Vegas, professionnels, comme dans Ocean’s Eleven (avec George Clooney) et ses deux suites. Cette fois, ils sont des amateurs, des estropiés, des mal-logés de l’Amérique profonde — la ­Virginie-Occcidentale. Le grand frère Logan (Channing Tatum, la montagne de muscles de Magic Mike, du même Soderbergh) est un ouvrier entravé par son genou endommagé. Le cadet (Adam Driver, la montagne de mus­cles la plus à la mode), barman, a perdu une main en combattant au ­Moyen-Orient. L’idée de s’emparer des recettes d’une course automobile par les tubes pneumatiques souterrains qui véhiculent les billets verts vient de l’aîné, écarté d’un chantier environnant.

C’est surtout le regard posé sur ce monde prolétaire, où l’on soutient probablement Donald Trump, qui séduit. Les personnages, fournis clés en main par une scénariste débutante, originaire de la région, le cinéaste les adopte avec une franche fraternité, en sachant les rendre beaux et proches. Naguère, dans son film méconnu Bubble, il filmait à peu près les mêmes gens, mais comme des Martiens. Cette fois, il manifeste autant de tendresse que d’amusement pour la sous-culture populaire et son folklore, des concours de Miss pour fillettes aux kermesses, avec jets de lunettes de toilettes, en passant par l’interprétation excessivement country de l’hymne local avant la course automobile.

On retrouve, en revanche, son habituel brio dans la mise en scène du casse et de ses suites en trompe-l’œil. Plus un adjuvant comique : le matériel des braqueurs est fabriqué à très bas coût. Des cafards ornés de vernis à ongle sont utilisés. Du faux sel, de la javel et des nounours en gélatine composent l’explosif. Un gag extraordinaire, emblématique de ce bricolage, et qu’il faut taire ici, ponctue les opérations. Pour les amateurs de mise en abyme, ce système D renvoie à l’ambition et aux nouvelles méthodes du cinéaste : produire et diffuser le film sans la moindre intervention des grands studios, mais en égalant leur force de frappe (même si la réalité des chiffres est venue contrarier cet élan).

L’espièglerie éclairée de Soderbergh imprègne aussi le choix des acteurs. Daniel Craig (toujours titulaire du rôle de James Bond) amuse en prisonnier aux cheveux jaune canari, expert ramolli du braquage de coffres-forts. Mais deux personnages féminins témoignent plus encore, d’une science absolue du casting. Katie Holmes, connue dans le monde entier comme la dernière épouse, divorcée, de Tom Cruise, joue ainsi l’ex du héros, trouvant l’équilibre entre l’acrimonie et la douceur. Surtout, le dernier mouvement du film repose en grande partie sur les épaules carrées de Hilary Swank (jadis jeune boxeuse de Million Dollar Baby), qui apparaît tardivement, en enquêtrice coriace du FBI. Sa fébrilité extrême, mystérieuse, relance la donne, et sa présence apporte, à point nommé, le seul ingrédient qui manquait : l’ambiguïté.

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homme integre_affUn Homme Intègre

De Mohammad Rasoulof

Avec Reza Akhlaghirad, Soudabeh Beizaee, Nasim Adabi

Drame / Iran / 2017 /1h58

Reza, installé en pleine nature avec sa femme et son fils, mène une vie retirée et se consacre à l’élevage de poissons d’eau douce.
Une compagnie privée qui a des visées sur son terrain est prête à tout pour le contraindre à vendre.
Mais peut-on lutter contre la corruption sans se salir les mains ?

 

Critique lors de la sortie en salle le 05/12/2017

Par Samuel Douhaire

Reza, modeste éleveur de pois­sons rouges, a quitté Téhéran pour s’installer à la ­campagne avec sa femme, directrice du lycée ­local, et son jeune fils. Bon mari, bon père, il n’a pas d’autre ambition que de vivre des fruits de son travail. En toute tranquillité, et surtout en toute inté­grité. Un pot-de-vin versé à son banquier lui permettrait d’alléger ses det­tes ? Reza préfère payer de lourds agios supplémentaires pour ne pas avoir à secompromettre. Mais sa vie devient un enfer quand la société de distribution d’eau décide de récupérer son terrain. La « Compagnie » fait pression sur le pisciculteur et sa famille. Matériel­le­ment, d’abord. Puis physiquement… Reza résiste et, sûr de son bon droit, ne veut rien céder. Au risque de tout perdre…

L’Iranien Mohammad Rasoulof est, lui aussi, un résistant. Et un cinéaste courageux. Au revoir (2011), son deuxième long métrage, était un réqui­sitoire terrifiant contre la république islamique et ses méthodes de persécution policière — un monde étouf­fant, mortifère, où le seul espoir était la fuite. Les manuscrits ne brûlent pas (pré­senté à Un certain regard, au Festival de Cannes 2013, mais inédit en salles) dénonçait avec force la censure politique et, à travers l’histoire d’un dou­ble complot contre des artistes, la ­volonté d’élimination des créateurs attachés à la liberté d’expression. Le réalisateur, condamné par un tribunal de Téhéran, sait qu’il peut être ­envoyé en prison à tout ­moment (lire ci-contre). Cela ne l’a pas dissuadé de tourner un nouveau brûlot. Un ­impressionnant thriller social, qui se révèle une charge implacable contre la corruption généralisée au pays des mollahs.

Dans Un homme intègre, tout s’a­chète — sous le manteau, de préférence —, tout se négocie : un coup de pouce pour qu’une plainte soit traitée en priorité par le juge ; un certificat ­bidon délivré par un médecin-légiste complaisant… Reza semble le seul à ­refuser ce système de petits arrangements et de passe-droits où tout le monde est complice. Dans une banque, un guichetier demande, en douce, une grosse somme pour assouplir un découvert. Il n’en touchera lui-même qu’une petite part : il faudra, aussi, graisser la patte du responsable de l’agence et ne pas oublier le directeur régional. Quand le beau-frère de Reza glisse quelques billets aux employés du tribunal pour accélérer sa sortie de prison, il les excuserait presque : « Il faut bien qu’ils vivent. Ils n’ont qu’un ­salaire de fonctionnaire… »

Dans ce contexte, les intérêts économiques, le pouvoir politique et les interdits religieux se confondent pour mieux contrôler les citoyens. Et ­exclure tous ceux qui ne rentrent pas dans le rang : les idéalistes comme ­Reza, ou les non-musulmans refusant de renier leur foi (dans une séquence bouleversante, des parents sont expul­sés du cimetière où ils voulaient enterrer leur fille lycé­enne). Désormais, lui explique un de ses amis d’université devenu trader prospère, « ­l’intelligence sociale » con­siste, d’abord, « à raser les murs »…

Comme l’avocate d’Au revoir, Reza ­s’attend toujours à voir débarquer les hommes de main du potentat local pour fouiller ses placards, à la recher­che d’un indice qui pourrait le fragiliser. Le cinéaste entretient, par sa mise en scène chirurgicale, une tension permanente. S’il abusait auparavant des procédés visuels pour exprimer l’enfermement, il est ici d’une sobriété glaçante. Des aboiements au loin dans la nuit suffisent à créer l’angoisse. Le film devient vite un cauchemar éveillé aux images et aux sons traumatisants : vacarme des corbeaux qui planent au-dessus des étangs, maison en flammes au crépuscule… Et le cauchemar est sans fin : dès que Reza pense avoir résolu un problème, il doit faire face à une nouvelle catastrophe, plus dramatique encore. Son beau-frère l’avait prévenu : « Certains apprennent vite, d’autres moins. Certains trop, d’autres pas assez. » Reza, lui, prendra son temps, mais s’endur­cira (le regard de son interprète, Reza Akhlaghirad, impressionnant de colère rentrée, deviendra de plus en plus inquié­tant). A son tour, il ourdira une machination machiavélique…

Et quelle ironie ! Voilà l’homme ­intègre salué, récompensé pour son intransigeance par ce système corrupteur qu’il a tant combattu… et dont il pour­rait, s’il le souhaitait, devenir l’un des rouages interchangeables. Terrible morale, pessimiste et rageuse, de ce grand film.

 

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caire conf_affLe Caire confidentiel

De Tarik Saleh

Avec Fares Fares, Mohamed Yousry, Hichem Yacoubi

Thriller / Allemagne-Suède / 2017 / 1h51

Le Caire, janvier 2011, quelques jours avant le début de la révolution. Une jeune chanteuse est assassinée dans une chambre d’un des grands hôtels de la ville. Noureddine, inspecteur revêche chargé de l’enquête, réalise au fil de ses investigations que les coupables pourraient bien être liés à la garde rapprochée du président Moubarak.

 

 

 

 

 

Critique lors de la sortie en salle le 08/07/2017

Le titre rappelle l’un des meilleurs romans noirs de James Ellroy, L.A. Confiden-tial. A raison : comme l’écrivain américain dans son évocation du Los Angeles des années 1950, le cinéaste Tarik Saleh offre une intrigue criminelle captivante de bout en bout, avec tous les ingrédients du genre — femme fatale incluse. Mais aussi le portrait, social et politique, d’une mégalopole à un moment clé de son histoire, avec ses puissants qui se croient au-dessus des lois et ses misérables utilisés pour les basses oeuvres… puis éliminés quand ils deviennent trop gênants.

Le scénario du film s’inspire de l’assassinat d’une célèbre chanteuse libanaise dans un palace de Dubai en juillet 2008. Un magnat de l’immobilier et membre du Parlement égyptien, proche de la famille de Hosni Moubarak, qui dirigeait alors le pays, avait été reconnu coupable d’avoir versé 2 millions de dollars à un haut gradé de la police cairote pour tuer son ancienne maîtresse. Les deux hommes ont été condamnés à respectivement quinze et vingt-cinq années de prison.

Le réalisateur, Suédois d’origine égyptienne, a transposé le fait divers en janvier 2011, alors que Le Caire est en pleine ébullition révolutionnaire — l’Egypte va bientôt connaître son printemps arabe. Le récit y gagne un surcroît de tension dramatique quand son héros, l’inspecteur Noureddine, voit son enquête parasitée puis menacée par les manifestations sur la place Tahrir — et leur répression de plus en plus violente. Ces rassemblements pour la démocratie visaient aussi à dénoncer les exactions et les magouilles des forces de l’ordre. Dans une mise en scène animée par un sentiment d’urgence, Tarik Saleh décrit ainsi une société et sa police gangrenées par la corruption. Le moindre flic de quartier touche son bakchich. Et quand un enquêteur veut arrêter un suspect en dehors de sa juridiction, il doit verser sa dîme au collègue qui règne sur le district concerné.

Au début du film, Nourredine est un policier comme les autres, pas plus — mais pas moins — « ripou » que ses pairs. Il est même promis à un brillant avenir s’il continue de servir le système en fermant les yeux — et en se servant au passage. Mais Nourredine est de la trempe d’un Philip Marlowe, le privé désabusé des livres de Raymond Chandler (Le Grand Sommeil, Adieu, ma jolie) : il y a une vraie intégrité morale derrière son cynisme. Un coup de foudre amoureux, mais aussi le sort atroce réservé à une immigrée soudanaise vont réveiller sa soif de justice. Son supérieur faussement paternaliste a beau le promouvoir commissaire pour calmer ses ardeurs, rien n’y fait : Nourredine veut s’attaquer aux maîtres du pays, quitte à risquer sa vie. Le personnage est magnifique et son interprète, Fares Fares, grand échalas au visage taillé à la serpe, étonnant… — Samuel Douhaire

 

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vie violente_affUne Vie Violente

De Thierry de Peretti

Avec Jean Michelangeli, Henry-Noël Tabary, Cédric Appietto

Thriller / France / 2017 / 1h53

Malgré la menace de mort qui pèse sur sa tête, Stéphane décide de retourner en Corse pour assister à l’enterrement de Christophe, son ami d’enfance et compagnon de lutte, assassiné la veille. C’est l’occasion pour lui de se rappeler les évènements qui l’ont vu passer, petit bourgeois cultivé de Bastia, de la délinquance au radicalisme politique et du radicalisme politique à la clandestinité.

 

Critique lors de la sortie en salle le 05/08/2017

Ce beau titre choisi existait déjà : dans un roman de Pier Paolo Pasolini. Eloigné de cette histoire corse, mais vibrant d’une même violence, d’une énergie aussi ­vitale que mortifère. La Corse, Thierry de Peretti l’avait déjà évoquée dans Les Apaches, portrait vériste d’un groupe de jeunes sans avenir, trompant vaguement leur ennui en commettant de ­petits délits. Il vise plus grand cette fois : la fresque, politique et mythique. Nous voici vers 2001, tournant dans l’histoire du nationalisme. Stéphane, militant clandestin réfugié à Paris, ­apprend l’assassinat d’un ami. Malgré la menace qui pèse sur lui et l’exhortation de sa mère, il décide de retourner sur l’île pour assister à l’enterrement.

Le passé alors refait surface. On décou­vre ce que fut l’itinéraire de cet ancien étudiant, d’allure presque sage, étranger à la cause indépendantiste. Un jour, par amitié, il accepte de garder une valise contenant des armes. Pour ce service rendu, il est arrêté, envoyé en prison. C’est là qu’il entre en contact avec des activistes, rencontre un lea­der qui devient son mentor, un père d’adoption possible. A cette époque règne la confusion : le grand ban­ditisme a fait son entrée dans le mou­vement, brouillant les cartes, ­provoquant scissions et règlements de comptes au sein de la lutte armée — au risque de la vider de son sens. ­Jugeant que le FLNC s’est dévoyé, ­Armata Corsa se crée. C’est ce groupe que Stéphane rejoint.

La force d’Une vie violente est de faire de cet imbroglio politico-révolutionnaire une tragédie en plusieurs actes, à la fois romanesque et théâtrale. Car au réalisme rude des décors et des corps se joint l’esprit d’une scénographie antique. Le cinéaste a opté pour des plans-séquences où les échanges verbaux — discussions acharnées, pourparlers, intimidations, autour d’une table de cuisine ou de café — priment les coups de feu. Les mots ­cognent tout autant. Les scènes d’action sont rares, mais elles glacent le sang — ce sont des jeunes qui hier étaient des frères qu’on abat, froidement. Le danger pèse, on le sent partout, en permanence. Même les plus solides, ceux qui sont préparés à mourir, craquent. Comme ce compagnon de lutte de Stéphane, qui l’appelle d’un téléphone public, en pleurs.

Le film est ample car il englobe des choses éternelles. Tout un héritage de violence ancestrale et de vendetta, de codes d’honneur et de malédictions. Le cinéaste montre l’attachement viscéral à cette terre comme une passion, romantique, aussi fascinante que ­pathé­tique, suicidaire. Une passion de groupe. Voilà pourquoi Stéphane, antihéros finement interprété par Jean Michelangeli, semble souvent en retrait. Il pèse sur les décisions, mais on ne sait jamais, au fond, qui il est, ce qu’il pense. Un combattant anonyme, en quelque sorte, entièrement dévoué à un collectif ; et qui, peu à peu, devien­dra un individu à part entière, au point de consentir enfin à être appelé par son nom. En contrepoint, au ­moment même où il s’accepte sa solitude est ­absolue. Elle brille dans le plan-­séquence final, un très long travel­ling, où il marche d’un pas alerte dans le ­soleil d’une rue de Bastia. Magnifique avancée qui ressemble à un instant d’éternité. — Jacques Morice

 

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patients-affPatient

De Grand Corps Malade, Mehdi Idir

Avec Pablo Pauly, Soufiane Guerrab, Moussa Mansaly

Drame / France / 2017 / 1h52

Se laver, s’habiller, marcher, jouer au basket, voici ce que Ben ne peut plus faire à son arrivée dans un centre de rééducation suite à un grave accident. Ses nouveaux amis sont tétras, paras, traumas crâniens…. Bref, toute la crème du handicap. Ensemble ils vont apprendre la patience. Ils vont résister, se vanner, s’engueuler, se séduire mais surtout trouver l’énergie pour réapprendre à vivre. Patients est l’histoire d’une renaissance, d’un voyage chaotique fait de victoires et de défaites, de larmes et d’éclats de rire, mais surtout de rencontres : on ne guérit pas seul.

Critique du 27/12/2017

Un saut dans une piscine pas assez remplie et Ben se brise une cervicale. Le voilà « tétraplégique incomplet » dans un centre de rééducation. Lentement, il apprend à bouger un doigt. Puis un bras, et même une jambe. Il s’accroche, même s’il apprend que c’en est fini de ses ambitions sportives… Mais comment pourrait-il se plaindre, lui qui ne voit que des « tétras » qui ne progressent pas et des « T.C. » (traumatismes crâniens) qui ne guériront jamais ?…

Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade, a été victime, adolescent, d’un accident semblable. De son expérience, il a d’abord tiré un livre. Puis, avec son pote réalisateur de clips Mehdi Idir, ce film, qui, par miracle, a échappé à tous les pièges : attendrissement, sentimentalisme, apitoiement. Tout, au contraire, y est épuré et rapide. Drôle, parfois — lorsque les handicapés se chambrent, en riant férocement de leur malheur. Cruel, aussi. Même l’idylle, un rien idéale, entre Ben et une ­ravissante jeune fille finit par sonner vrai, tant l’émotion est forte…

Comédiens touchants : à commencer par Pablo Pauly, entrevu jusque-là dans quelques pâles seconds rôles (un manager dans Carole Matthieu, de Louis-­Julien Petit, un avocat dans La Fille de Brest, d’Emmanuelle Bercot). Mais il faudrait citer tous les autres, qui forment autour de lui une sorte de chœur anti­que fraternel.

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a l heure des souvenirs-affA l’Heure des Souvenirs  AVANT PREMIERE

De Ritesh Batra

Avec Jim Broadbent, Charlotte Rampling, Michelle Dockery

Drame / Angleterre / 2017 / 1h48

Tony Webster, divorcé et retraité, revient sur les quarante dernières années de sa vie, ponctuées d’échecs sentimentaux et d’amitiés fragiles.

 

 

 

 

Il s’agit du deuxième film très attendu de ce jeune cinéaste indien qui avait créé la surprise avec sa belle première œuvre : The lunchbox. C’est une adaptation du roman de Julian Barnes, Une fille qui danse. Avec un duo de grands comédiens britanniques, Rampling et Broadbent.

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